“Au lieu de nous unir, l’épidémie accentue ce qui nous différencie”




Alors que le discours politique insiste sur l’unité nationale à l’heure du confinement et de la lutte contre l’épidémie, le philosophe Tristan Garcia estime au contraire que la situation actuelle creuse les clivages économiques et identitaires.


Beaucoup ont d’abord affirmé que la situation allait « tous nous rassembler ». On sent bien que c’est l’inverse qui se produit. Dès la deuxième semaine de confinement, l’idée d’une expérience commune à tous a commencé à s’effriter : elle ne tenait sans doute que parce qu’au début, seuls les plus privilégiés s’exprimaient. Très vite, on a vu qu’en réalité l’épidémie, au lieu de nous unir, accentue et révèle ce qui nous différencie.

Cela vient confirmer une tendance de fond, à l’œuvre depuis le début du XXIe siècle : les grands discours d’union ou d’unité – les discours qui mobilisent un « nous » très large, qui disent en substance « nous sommes tous dans le même bateau » – tiennent mal, et de moins en moins longtemps. Souvenons-nous du slogan « Je suis Charlie » : il n’a pas duré longtemps. Il a vite servi, aussi, à rechercher qui ne l’était pas. La grande passion de l’époque n’est pas du côté de l’universel ; elle est du côté du particulier. La quête idéalisée de l’universel valait pour le XXe siècle ; désormais, l’attention se porte beaucoup plus rapidement sur les fractures économiques, sociales, identitaires.

Pour répondre à la fable d’un destin commun, on a vu remonter des discours, des témoignages insistant sur les inégalités économiques et sociales qui se révèlent et se creusent dans l’expérience du confinement. Celui-ci rend particulièrement visibles les différences de classe.

On repère les privilèges : qui a une résidence secondaire, et qui n’en a pas ? Qui a suffisamment d’espace vital pour vivre l’enfermement, et qui en manque ? Certaines logiques s’inversent, mais c’est pour mieux confirmer les écarts de condition. Ainsi, les plus favorisés étaient ceux qui bénéficiaient de la mobilité ; aujourd’hui, ils profitent en quelque sorte de l’immobilité, puisqu’ils ont les outils numériques pour télé-travailler. Ils vivent dans des lieux plus spacieux et compartimentés, qui leur permettent d’adapter leur quotidien à la situation. Dans le même temps, beaucoup des plus défavorisés sont comme condamnés à la mobilité. Toutes celles et tous ceux qui assurent l’infrastructure matérielle de notre monde – pensons aux chauffeurs routiers, aux livreurs… – doivent, moyennant une prise de risque, se déplacer pour aller travailler et permettre à l’économie de fonctionner.

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20.04.20

Istacec

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