J.M.G. Le Clézio. « Thunberg est la grande figure de ce temps » 




Membre du Collectif Internation, qui presse l’ONU d’opter pour une autre pensée économique et une façon nouvelle de mesurer la valeur des choses et des hommes, le prix Nobel 2008 adresse une lettre au philosophe Bernard Stiegler, en ouverture de l’essai collectif « Bifurquer ».


« Je vous remercie beaucoup de m’avoir invité à soutenir l’action de Greta Thunberg, et la vôtre, pour que les générations futures vivent dans un monde meilleur. Je suis né à une époque où cette préoccupation n’existait pratiquement pas. Particulièrement pour ceux de ma génération, nés pendant la deuxième guerre mondiale, la question qui se posait était plutôt d’ordre politique et social.

Comment cette humanité (dans l’ouest de l’Europe, mais aussi au Japon, en Chine, et en Amérique du nord) allait-elle survivre à cette terrible crise de l’après-guerre, et réussir sa transformation en un monde égalitaire et pacifique ? Cela ne signifiait pas que l’équilibre entre les dépenses humaines et les avoirs naturels était ignoré, mais qu’il passait au second plan, puisque la recherche du bien être individuel était l’objet, et que cela supposait la résolution de tous les problèmes par le progrès technique. Cela se comprend : les enfants de ma génération ont souffert des maladies qui aujourd’hui ont été éradiquées dans le monde développé. Nous étions des survivants.

Cela dit, non pour nous exonérer de nos responsabilités, ni pour nous atténuer nos erreurs, mais pour mieux comprendre le chemin parcouru depuis cette époque. J’ai moi-même vécu après la guerre en Afrique de l’ouest, où tout semblait inépuisable, les ressources, la vie naturelle, la capacité de progresser. Nous pouvions ressentir une certaine inquiétude, une indignation instinctive, quand, par exemple, nous visitions la demeure d’un District Officer en poste à Obudu, près de la frontière du Cameroun, lorsqu’il nous montrait avec vanité la collection de crânes de gorilles de montagne qu’il avait fusillés. Mon père, médecin de brousse dans la même région, répondait avec ironie aux touristes qui partaient en safari, que les seuls animaux dangereux de la région étaient les moustiques. Quarante ans plus tard, Peter Mathiesen a écrit un beau livre, « Le silence de l’Afrique », pour faire état du désastre. Lorsque la jeunesse d’aujourd’hui se soulève pour réclamer des comptes, pour demander que l’on agisse – en cela Greta est la grande figure de ce temps – , cela est non seulement justifié, cela est urgent et ne peut plus attendre les promesses des politiques.

La suite ici :« Greta Thunberg est la grande figure de ce temps », par J.M.G. Le Clézio

7.07.20

Istacec

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