«Je suis aussi perdu que la Syrie»


perdu

 

Ça a quelque chose d’ironique: après nous être tant battus pour survivre, beaucoup d’entre nous n’attendent désormais plus que la mort. Je me hâte de tuer le temps en dormant au lieu de vivre la plus belle période de ma vie, de prendre mon envol, de faire quelque chose de moi-même. Le sommeil est peut-être un peu comme la mort. Dans les deux cas, on ne devient rien. Je dors pour ne devenir rien. Je passe toutes mes journées dans ce lit, dans un camp de réfugiés à Samos, en Grèce, à repenser au périple qui m’a conduit ici et à la manière dont tout cela a commencé. 

 

 


18 mars 2011: une date impossible à oublier. Une manifestation contre le gouvernement avait éclaté dans la province syrienne de Deraa. Six manifestants furent tués. Au début, les gens avaient pensé qu’il s’agissait d’un incident isolé, que personne d’autre ne serait tué. Les jours passaient et nous n’espérions retourner au cimetière que pour y apporter des fleurs et non de nouveaux corps à enterrer. Mais le vent de la colère ne faisait que croître et la panique gagnait de plus en plus les visages dans ma ville de Sbeineh, au sud de Damas. Des manifestations éclatèrent à travers tout le pays, suivies de répressions du gouvernement: raids, arrestations, exécutions. Quand cela ne donnait pas les résultats escomptés, l’armée et les milices de Bachar el-Assad adoptaient une politique de siège, avec bombardements aériens et tirs d’artillerie.

Ma famille proche se compose de 11 personnes: mon père, sa femme, quatre frères, trois sœurs et ma grand-mère. Après la mort de ma mère, en 1999, ce fut ma grand-mère qui prit soin de nous. Elle a aujourd’hui 83 ans.  En 2011, elle était déjà vieille et malade. C’était à moi, du haut de mes 16 ans, d’aller acheter le pain pour la famille. Cela me prenait deux heures parce que, même si la boulangerie était plutôt proche de chez moi, elle était située à côté d’une place gardée par un sniper de l’armée. Le gouvernement avait alors pris le contrôle de la ville et, afin d’empêcher tout mouvement de rébellion, ils tiraient sur toute personne se trouvant dans la rue. Il fallait donc que je fasse un grand détour, en me cachant aux endroits où le sniper ne pouvait pas me voir. J’ai vu plusieurs fois des balles me passer devant les yeux. Beaucoup de mes amis sont morts en allant chercher du pain. Le cadavre de l’un d’eux est resté trois jours au milieu de la rue. À cause du sniper, les gens n’osaient pas aller le chercher.

Nous avons vécu en Turquie pendant un an et demi, dans un petit appartement d’Antakya. Nous étions comme des animaux: nos vies se limitaient à travailler, manger et dormir, rien de plus. Pendant quelques temps, j’ai réparé des camions, puis j’ai travaillé dans une usine de chaussures. Les employeurs refusaient souvent de nous verser notre salaire, et si nous le demandions, nous étions renvoyés. Nous nous faisions insulter par les habitants, les policiers, les militaires. Ils nous disaient: «Vous êtes des traîtres. Vous avez fui votre pays et vous êtes venus ici pour vous cacher derrière nous, comme des femmelettes».

La suite  ici : «Je suis aussi perdu que la Syrie»

18.08.18

Istacec

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