La vie est une aventure, par Oliver Sacks



Oliver Sacks, neurologue, professeur, collaborateur du New Yorker et écrivain britannique, est décédé ce dimanche 30 août, d’une récidive d’un cancer oculaire diagnostiqué il y a 10 ans. Il est, entre autres, l’auteur de L’Éveil, transposé pour le grand écran par Penny Marshall, avec Robert De Niro et Robin Williams. En apprenant au début de l’année qu’il avait des métastases au foie, il a écrit pour le New York Times ce bilan de son passage en ce monde, qui n’avait rien de bas pour cet enthousiaste. De tous les témoignages publiés par les gens de ma secte, celle des cancéreux et des ex-cancéreux, celui-ci est mon préféré; c’est le plus évocateur, le plus généreux et, par voie de conséquence, le plus poignant.

Ma vie, par Oliver Sacks

Paru le 19 février 2015 dans le New York Times

Il y a un mois je me sentais en bonne santé, en très bonne santé même. À 81 ans, je nage encore un kilomètre et demi par jour. Mais ma chance s’est épuisée: il y a quelques semaines, j’ai appris que j’avais des métastases au foie. Il y a neuf ans, on m’a diagnostiqué une tumeur rare de l’œil, un mélanome de l’œil. Les rayons et la chirurgie au laser ont fini par provoquer une cécité de ce côté-là. Cela dit, si les mélanomes oculaires métastasent dans près de 50 % des cas, les particularités de ma tumeur réduisaient considérablement les probabilités. Je fais partie des malchanceux.

Après ces neuf années de bonne santé et de productivité dont je suis reconnaissant, je me retrouve à présent face à face avec la mort. Le cancer a envahi un tiers de mon foie, et bien qu’il soit possible de ralentir sa progression, ce type de cancer ne peut être arrêté.

Il m’appartient à présent de choisir comment je souhaite vivre les mois qui me restent. De la façon la plus enrichissante, la plus profonde et la plus productive qui soit. En cela je trouve un grand encouragement dans les paroles de l’un de mes philosophes préférés, David Hume, qui, en apprenant à 65 ans qu’il avait une maladie incurable, a écrit en un seul jour, en avril 1776, une courte autobiographie qu’il a intitulée « Ma vie ».

« Je m’attends maintenant à une fin rapide », écrit-il. « J’ai très peu souffert de cette affection et, ce qui est plus étrange, malgré la ruine de ma personne physique, je n’ai jamais perdu de mon entrain. Je garde la même ardeur à l’étude et la même gaieté en compagnie. »

J’ai eu la chance de dépasser les 80 ans; les 15 années qui m’ont été imparties au-delà des 6 décennies et demie de Hume ont été tout aussi riches en travail et amour. Pendant ce laps de temps, j’ai publié cinq livres et conclu une autobiographie (un peu plus longue que les quelques pages de Hume), à paraître au printemps, sans oublier les livres que je boucle actuellement.

Hume poursuit: « Je suis un homme d’une disposition douce, d’un tempérament mesuré, d’une humeur ouverte, sociable et gaie, capable d’attachement, mais peu sensible à l’hostilité, et d’une grande modération dans toutes ses passions. »

C’est ici que nos chemins se séparent. Si, comme Hume, j’ai entretenu des relations d’amour et d’amitié, sans connaître de vraies inimitiés, je ne peux pas dire (pas plus que quiconque qui me connaît) que je suis un homme d’une disposition douce. Au contraire, je suis un homme de tempérament, à l’enthousiasme vif, démesuré dans toutes ses passions.

Pourtant, une phrase de l’essai de Hume me frappe par sa vérité: « Il est difficile d’être plus détaché de la vie que je le suis à présent. »

Ces derniers jours, j’ai pu voir ma vie d’en-haut, comme une sorte de paysage, avec un sentiment profond de connexion de tous ses éléments. Cela ne signifie pas que j’en aie fini avec la vie.

Au contraire, je me sens intensément vivant, et je veux, et espère dans le temps qui me reste, approfondir mes amitiés, dire adieu à ceux que j’aime, écrire, voyager si j’en ai la force et atteindre de nouveaux niveaux de connaissance et de compréhension.

Cela implique de l’audace, de la clarté et du franc-parler; il s’agit d’essayer de solder mes comptes avec le monde. Mais il me restera aussi du temps pour m’amuser (voire même pour faire l’idiot).

Je vois subitement les choses avec clarté et une perspective ouverte. Je n’ai plus de temps pour quoi que ce soit qui ne soit essentiel. Je dois me concentrer sur moi, mon travail et mes amis. Je ne regarderai plus le JT tous les soirs. Je n’accorderai plus aucune attention à la politique ni au réchauffement climatique.

Ce n’est pas de l’indifférence, c’est du détachement. Je n’ai pas perdu mon intérêt pour le Moyen-Orient, le réchauffement climatique ou les inégalités croissantes, mais ce ne sont plus mes affaires: ces questions appartiennent à l’avenir. Rencontrer des jeunes gens doués, parmi lesquels je compte celui qui a fait ma biopsie et diagnostiqué mes métastases, me réjouit. Je sens que l’avenir est entre de bonnes mains.

J’ai vu, depuis 10 ans, mes contemporains disparaître en nombre croissant. Ma génération est sur le départ; j’ai ressenti chaque mort comme un décollement, un arrachement d’une partie de moi-même. Il n’y aura plus personne comme nous quand nous serons partis. Cela dit, personne n’est comme personne, jamais. Les gens qui meurent ne sont jamais remplacés. Ils laissent un vide qui ne peut être comblé, car c’est le sort – génétique et neuronal – de chaque être humain d’être un individu unique, de trouver son propre chemin, de vivre sa propre vie et de mourir de sa propre mort.

Je ne peux pas prétendre ne pas avoir peur. Mais le sentiment qui prédomine est la reconnaissance. J’ai aimé et j’ai été aimé; j’ai énormément reçu et j’ai donné en retour. J’ai lu et voyagé, réfléchi et écrit. J’ai eu un rapport au monde, ce rapport particulier des écrivains aux lecteurs.

Mais par dessus tout, j’ai été un être sensible, un animal pensant, sur cette belle planète, et rien que ça, ça a été un énorme privilège et une aventure.

Ana

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