« Le populisme et la technocratie sont tous les deux anti-pluralistes »



 

 


Jan-Werner Müller s’interroge sur l’étrange mutation du libéralisme. Ce courant philosophique, né à gauche et doté de nombreuses facettes idéologiques, s’est peu à peu réduit dans le débat public pour être désormais cantonné au néolibéralisme.   Ce modèle faisant de nombreux perdants sur le plan social, l’affrontement avec le bloc populiste devient, un peu partout et de plus en plus souvent, le cadre de défaites électorales. Ce retournement des électeurs contre un libéralisme qui aurait dévié, Müller le qualifie de  coup du lapin idéologique qui laisse augurer de sombres lendemains électoraux si rien ne change, à commencer par l’arrogance des dirigeants dits libéraux

 

 


Votre livre montre comment le libéralisme, divers par essence, s’est en quelque sorte « perdu » en se réduisant au néolibéralisme, et comment par opposition les populistes ont commencé à remporter des victoires électorales. Vivons-nous un « moment populiste » ?

C’est plus complexe que cela. Il y a des similarités dans les cas de Trump, Bolsonaro, Erdogan et Orban ou le Brexit. Mais il y a aussi beaucoup de différences dans le rapport à l’autorité, dans le goût pour le fait de diriger… Ce qui est certain, c’est qu’il y a des similarités entre ces dirigeants car ils apprennent les uns des autres, comme c’est toujours le cas en démocratie : on apprend les uns des autres, on copie ou on délaisse les erreurs. Et en ce moment, ils peuvent apprendre d’expériences victorieuses.

Comment expliquez que le libéralisme, sans rival dans les années 1990, soit à ce point rejeté aujourd’hui ?

D’abord par une réduction du spectre idéologique du libéralisme, qui s’est considérablement rétréci. Il y avait une telle hégémonie du néolibéralisme dans les années 1990 qu’il a tout aspiré, notamment le centre gauche, et cela a changé les paramètres en faisant des néolibéraux les acteurs politiques centraux des démocraties occidentales, mettant fin aux alternances idéologiques. Souvenez vous de la déclaration de Margaret Thatcher : « Au fond, mon plus grand succès, c’est Tony Blair ». Vingt ans après, vous connaissez la même chose en France avec Emmanuel Macron, qui dit qu’il faut un centre technocratique, qui bafoue les différences entre gauche et droite. Et cette attitude arrogante consistant à dire « Il n’y a pas d’alternative à notre politique » amène des leaders populistes qui jouent sur d’autres terrains.

Pour autant, et pour répondre aussi à votre question, l’arrivée des populistes ne marque pas forcément l’entrée dans une nouvelle ère, mais plutôt la fin de quelque chose. Je vois plus Trump comme la fin d’un cycle entamé avec Reagan que le début d’un nouveau. C’est la fin du cycle de la dérégulation économique massive. Trump a continué pendant quatre ans, d’abord avec la fiscalité et la finance, jusqu’à la crise du Covid-19 dont il a profité pour déréguler encore les normes autour des industries fossiles. Il faut faire une exception dans ce cycle de quarante ans : Barack Obama. Bill Clinton a dérégulé massivement la finance et exercé une politique néolibérale agressive. Obama a mis de pression sur Wall Street et a tenté de réguler. Mais il  était trop timide et, en tout cas, il n’a eu qu’une petite fenêtre d’opportunité et il aurait eu besoin de plus de soutien, au Congrès comme au Sénat, pour pouvoir changer davantage.

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19.06.20

Istacec

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