« Lettre à mon fils à propos de la France », par Rachid Benzine



« Finalement, la France, c’est un peu comme cet agent immobilier qui te montre un appartement témoin parfait, puis une fois installé, les malfaçons apparaissent. Ses principes, tiens, ils ont souvent trinqué. Elle est devenue sacrément souffreteuse notre France. Enfin, pas elle bien sûr. Mais ceux qui ne portent son nom à leur bouche que pour exclure, diviser, trembler face à l’altérité. »


Je sais, mon fils que tu es fâché. Très en colère même. Tu n’as pas besoin de m’expliquer pourquoi, je le sais. Je le vois. Je le vis. Et ça me fait un trou là, droit dans l’âme, de te voir ainsi tempêter, rouspéter, tourner en rond sans trouver la paix. J’ai beau essayer de t’en protéger, t’en éloigner, les images finissent par frayer leur chemin jusqu’à toi. Des images de violence, de haine, de racisme, difficilement supportables, qui viennent briser l’idéal d’une nation où tous sont égaux, respectés, protégés, reconnus. A l’âge où tu essaies tant bien que mal de dessiner les contours de qui tu es, certains par leurs mots qui coulent comme un fiel brûlant, ou par leurs actes souvent impunis qui brisent des vies, viennent te rendre la tâche ardue. Tu voudrais bien, toi, croire que cette grande Dame que je t’ai appris à aimer te protège. Mais rien n’y fait : à chaque fois, tu te sens un peu plus trahi.

Je te comprends, je sais tes blessures. Un père voit tout. Et surtout, j’en ai eu moi aussi, des blessures tu sais, des béantes, des tragiques, de celles qui étouffent l’envie d’y croire, anesthésient le désir d’agir, donnent l’envie de se coucher en laissant la vie passer sans plus rien espérer. J’avais ton âge quand j’ai commencé à battre le pavé pour exiger reconnaissance et dignité, ou à créer des associations pour que chacun puisse trouver sa place dans cette nation où l’exil de nos parents nous a greffés. J’ai, je crois comme beaucoup, tout fait pour être de ce pays, de cette langue, de cette culture, pour tenir ses exigences. Tout comme tu le fais à ton tour aujourd’hui.

Et c’est là que le bât blesse. Tu ne devrais pas, mon fils, te poser les mêmes questions que moi à ton âge. Tu ne devrais pas te soucier de savoir si tu seras accepté, compris, aimé. Tu ne devrais pas avoir peur de lire dans le regard des autres de la méfiance, du déni, du rejet. Tu ne devrais pas te soucier de savoir comment vivre, être, t’exprimer, dans ce pays où tu es né. Te voir aux prises avec ces craintes est une douleur. On aurait tant aimé que les choses aient changé, que les promesses soient tenues.

La suite ici  : « Lettre à mon fils à propos de la France », par Rachid Benzine

30.11.20

Istacec

Laissez un commentaire

You must be connecté pour laisser un commentaire.