Netflix, cannibale lecteur






Depuis l’avènement de l’âge d’or de la série avec « Les Soprano », ce format télévisuel concurrence le récit littéraire. Toujours à la recherche d’adaptations, les producteurs de séries influent de plus en plus sur l’économie du livre. 



On prête au lecteur d’antan le visage de l’absorption. Il nous rend nostalgique d’un bon vieux temps, peut-être un rien ennuyeux, mais où l’on savait encore se concentrer. Erreur ! Les écrivains du XVIIIe siècle avaient déjà peur de la distraction du lecteur, du tumulte de la rue et de la société industrielle naissante, expliquait la professeur Natalie M. Phillips dans un ouvrage sur la question (1). La baisse du prix du papier créait alors un déluge de publications plus ou moins qualitatives dont on craignait qu’elles ne saturent l’attention forcément limitée des lecteurs. Ainsi, estime l’auteur, « l’un des principaux arguments de [Tristram Shandy] était que les romanciers du XVIIIe siècle cherchaient de plus en plus à forger des structures littéraires destinées à travailler avec des lecteurs distraits, plutôt qu’à les réformer ». Vingt siècles plus tôt, Socrate craignait que l’écrit ne fasse disparaître la mémoire. Que penserait-il de nos cerveaux gavés de Netflix ? Son fondateur, Reed Hastings, le répète : « Nous concurrençons le sommeil. »

Mais Netflix, c’est une évidence, menace aussi la lecture. Et, dans la bataille pour notre temps d’éveil disponible, les écrivains luttent tout seuls contre des escouades de scénaristes et les meilleurs ingénieurs du monde, mandatés pour capturer le spectateur en enchaînant pour lui les épisodes. Comme l’a dit Tristan Harris, célèbre renégat de Google devenu design ethicist, le problème n’est pas que les gens manquent de volonté, c’est « qu’il y a des milliers de personnes de l’autre côté de l’écran dont le travail est de briser vos règles de conduite ». Et le lecteur en nous de perdre la bataille.

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30.07.19

Istacec

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