Pourquoi ce n’est pas Nietzsche qui a fait élire Trump


Nietzsche

 

 

Tout finit par se confondre : aujourd’hui, les plus conservateurs se disent «alternatifs». Face à cette confiscation, il faut se réapproprier les alternatives réelles. Considérer qu’il faut désormais défendre – contre Nietzsche, et contre ses fils spirituels supposés au pouvoir dans autant de nouveaux régimes tentés par la voie du populisme autoritaire – la réalité inamovible des faits, c’est non seulement la mort de toute pensée critique, mais une façon d’affaiblir encore un peu plus le pluralisme.

 


Dans les années 80, Margaret Thatcher régnait selon ce principe appelé Tina : There is no alternative («il n’y a pas d’alternative»), si bien que le fait d’insister sur les alternatives vous plaçait dans le camp des progressistes, du côté de ceux qui ne peuvent pas se résoudre à ce que nos manières héritées et nos façons de faire soient inévitables. Depuis, les cartes ont été complètement rebattues : ce sont les forces régressives qui ont désormais fait main basse sur l’alternative et qui la jouent à tout va. Vérités alternatives, faits alternatifs, science alternative, tout y passe, jusqu’à une partie de la droite américaine qui préfère désormais se reconnaître dans une droite dite alternative (alt-right).

L’imagination d’un autre monde, longtemps l’apanage des politiques progressistes, semble avoir été détournée, et pour de bon, par les théoriciens du complot. Dans les années 90, la série culte X Filesinstillait déjà le doute en répétant à l’envi que «la vérité est ailleurs». Entre-temps, la phrase est passée au statut de doctrine d’Etat : en Pologne, la biologie darwinienne a été retirée des livres d’école car réputée trop «compliquée», le nouveau gouvernement brésilien de Jair Bolsonaro envisage de faire inscrire le créationnisme et d’autres approches alternatives dans les programmes de biologie, tandis qu’aux Etats-Unis le ministère de la Recherche encourage les enquêtes qui permettraient de remettre en question l’«hypothèse» du changement climatique. Les Etats-Unis, justement, et leur président Trump dont les élections de mi-mandat, loin de lui infliger un désaveu cinglant, ont conforté une ligne qui a fait son succès : un rapport cynique à la vérité. En 2009, sa fille Ivanka Trump donnait les clés du succès dans un livre intitulé l’Atout Trump. Jouer pour gagner au travail et dans la vie : «La perception importe plus que la réalité».

Pour un certain nombre d’intellectuels de part et d’autre de l’Atlantique, ce genre de discours où la force l’emporte sur la vérité n’a pu fleurir que sur un terreau théorique patiemment préparé pendant des décennies : le postmodernisme, la déconstruction, la philosophie des jeux de langage, ainsi que le constructivisme social, bref, autant de traditions qui insistent sur le lien entre savoir et pouvoir. En amont, comme une sorte de précurseur sombre, c’est Friedrich Nietzsche. «Il n’y a pas de faits, il n’y a que des interprétations» : c’est par de telles affirmations (par ailleurs autocontradictoires) que Nietzsche aurait ouvert la voie à un monde où tout se vaut.

La suite ici : https://www.liberation.fr/debats/2018/11/14/nuit-de-la-philo-pourquoi-ce-n-est-pas-nietzsche-qui-a-fait-elire-trump_1692038

18.11.18

Istacec

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